5 octobre 2012

Education : Faire face à la violence scolaire





Face à la violence scolaire, l’éducation ?

Dans son article publié sur le Huffington Post et intitulé « Face à la violence scolaire, la pédagogie ? »[1], Béatrice Mabilon-Bonfils (sociologue à l’Université de Cergy-Pontoise) se propose, en réaction aux nombreux cas d’agressions recensés en ce début d’année scolaire, de répondre aux questions suivantes : « peut-on penser les violences scolaires sans questionner à la fois les inégalités scolaires (sociales, sexuelles, ethniques, culturelles) ? Peut-on penser les violences scolaires sans questionner les modalités de transmission des savoirs et de relations à l’autre que notre école valorise par son fonctionnement même ? »

Au sein de l’analyse que cette professeure d’Université apporte, l’accent est mis sur le paradoxe au cœur duquel l’Ecole est embourbée, de par le pilotage administratif même auquel elle est soumise. En effet, alors que les programmes scolaires visent à faire acquérir aux élèves « la solidarité, l’entraide, l’égalité, la coopération, l’intérêt général, l’acceptation de l’Autre », le pilotage libéral et « évaluationniste » de l’Ecole pousse les enseignants à utiliser la compétition individuelle, à encourager la réussite individuelle, à pratiquer l’évaluation à outrance, à hiérarchiser les élèves, les séries, les établissements, à accepter la ségrégation, parfois l’humiliation, le rejet de l’altérité.

Il est ainsi évident qu’un milieu dans lequel on incite à la violence morale et psychologique contre l’Autre ne peut que favoriser, à terme, l’explosion de violence physique à laquelle on assiste en ce moment. Cela concerne d’ailleurs autant l’enseignant que ses élèves.

On retrouve ce constat dans l’article du Nouvel Observateur intitulé « L’école française, une "fabrique de défiance" ? [2] » (Patrick Fauconnier). Il est notamment dit que « l’école française est une machine à trier, classer et diviser, ce qui en fait un milieu anxiogène où l’élève a sans cesse peur de ne pas être à la hauteur par rapport aux autres. Au sein des 40 pays de l’OCDE, c’est en France que les élèves se sentent le moins « chez eux » à l’école. » Comment pourrait-il en être autrement alors que les enseignants eux-mêmes, de peur de ne pas être à la hauteur des attentes de leurs supérieurs hiérarchiques, se sentent mal-à-l’aise dans leur milieu professionnel, pris dans le paradoxe d’une envie d’innover, de pratiquer des pédagogies incitant au travail de groupe, de coopération, de prise en compte des individualités, d’une part, se heurtant à la réalité administrative, d’autre part : respecter le carcan imposé par les inspections, ne pas sortir du cadre des programmes scolaires, etc.

Il est donc vrai que cette pression qui pèse sur les enseignants se répercute inéluctablement sur leurs élèves, conduisant les plus fragiles, scolairement parlant, à être mis en marge du système. De là, les dérives que l’on connaît, et qui font tristement la une des journaux ces derniers temps, deviennent possible. Aurait-on envie de faire violemment part de sa colère dans un système au sein duquel on se sent bien, au sein duquel on est un acteur utile, à défaut d’être en réussite ?
 
Cependant, le seul fait de se concentrer sur la violence scolaire et la pédagogie ne constitue pas en soit une réponse complète et satisfaisante au problème globale de la violence infantile (qu’elle se manifeste en milieu scolaire ou non). La violence manifestée à l’Ecole par les élèves se trouve également être un prolongement d’une violence ordinaire de plus en plus récurrente dans le cadre familial de l’enfant.

Cette dernière n’est donc plus du seul ressort de l’Ecole et de la pédagogie mais se trouve être étroitement liée au manque d’éducation dont sont victimes les enfants d’aujourd’hui. Un certain nombre de parents ont en effet démissionné de leur rôle de primo-éducateur, laissant ainsi leur enfant à l’abandon. Dans ce sens, imaginons le choc que va recevoir l’élève qui, jusqu’avant d’arriver dans cette nouvelle structure sociale qu’est l’école maternelle, n’avait pas été habitué à un cadre structurant dans lequel certains repères (les règles de vie sociale et collective qu’il retrouvera à l’Ecole) (pré-)existaient. Cette distanciation qui existe entre les attentes parentales (aucune dans certaines familles) est parfois tellement forte que l’enfant rentre violemment en conflit avec ceux (maîtresses et maîtres puis professeurs) qui veulent lui imposer ce cadre indispensable à la bonne gestion de la micro-société-classe (pour le confort de tous).

Ce manque de repères structurants s’accompagne d’ailleurs souvent du fait que l’enfant n’a pas eu la chance de profiter d’un environnement stimulant[3]. Précisons à ce sujet qu’« il ne faut pas confondre environnement stimulant (ou non-stimulant) et milieu [socialement] favorisé (ou défavorisé). L’accès à la culture (musées gratuits, balades en forêts, jeux de société, lectures, etc.) n’est souvent pas une question d’argent mais de temps à consacrer à ses enfants. Certains parents éprouvant des difficultés d’accès à cette culture doivent être aidés afin que leurs enfants entrent dans leur scolarité dans de bonnes conditions. [4] » Ajoutons également qu’il n’est pas non plus question de rejeter ici la faute sur les familles afin de dédouaner l’Ecole d’un problème duquel elle a aussi sa part de responsabilité, tant dans le fait qu’elle contribue à favoriser le terreau sur lequel nait la violence (on l’a vu plus haut) que dans le sens où elle doit tout mettre en œuvre afin de l’enrayer.
La question de la violence scolaire est intimement liée à celle de la violence familiale, elle-même conséquence d’une éducation défaillante reçue par les enfants dès leur plus jeune âge.
 
Si l’on remet tout ce qui vient d’être dit dans une même perspective, il est donc important que, dans notre volonté de « combattre » la violence (et l’échec) scolaire, nous prenions le problème de manière globale : socio-politique d’abord puis scolaire-familial ensuite.

Du premier niveau, il est important de se questionner sur la pression que les politiques favorisant l’individualisme et la compétitivité (par l’évaluation des uns contre les autres) font subir à ceux qui les reçoivent (subissent ?) : les enseignants pris dans le souci constant de respecter à la lettre les attentes de leur hiérarchie d’une part et les parents qui, rencontrant de nombreux problèmes dans leur vie sociale (les petites violence du quotidien) et professionnelle (le stress de garder ou trouver un emploi par exemple), démissionnent de leur rôle de premier éducateur.

Au second niveau, il faut s’interroger sur la mission de l’Ecole afin de permettre une certaine souplesse (ce qui ne veut pas dire un manque d’exigence quant aux enseignements) dans les attentes que l’on fait peser sur ses acteurs. Il faut également réinterroger la place de l’Ecole dans le contexte de la société afin d’instaurer un lien plus fort entre les différents éducateurs que sont les parents et les enseignants[5].

[1] http://www.huffingtonpost.fr/beatrice-mabilonbonfils/violence-scolaire_b_1902905.html?utm_hp_ref=education
[2] http://tempsreel.nouvelobs.com/education/20120924.OBS3375/l-ecole-francaise-une-fabrique-de-defiance.html
[3] De l’importance d’un environnement stimulant précoce : http://jtresse-psy.blogspot.fr/2012/07/de-limportance-dun-environnement.html
[4] Problématique de l’échec scolaire : du milieu (favorisé / défavorisé) à l’environnement (stimulant ou non) … : http://jtresse-psy.blogspot.fr/2012/06/problematique-de-lechec-scolaire-du.html
[5] De la rénovation de l’Ecole : http://jtresse-psy.blogspot.fr/2012/05/de-la-renovation-de-lecole.html

Source : Educavox.

Thème : EDUCATION ET REFONDATION

4 octobre 2012

Education : La souffrance des enseignants en question





La souffrance des enseignants surgit enfin au premier plan de l’actualité. Il n’est pas trop tôt et j’espère qu’il n’est pas encore trop tard pour qu’elle soit sérieusement pris en compte dans le projet de refondation de l’école.
 
L’expresso (café pédagogique) du mardi 25 septembre donne toute une série d’éléments qui soulignent la gravité du problème : un rapport de l’inspection générale, un rapport d’une mission parlementaire, l’édifiant rapport Debarbieux-Fotinos confirment que les dégâts sont considérables. François Jarraud évoque le « quinquennat du pilotage des enseignants par le mépris » et que rappelle –ce que j’explique depuis fort longtemps- que leur « confiance dans les corps intermédiaires a été largement attaquée ». Il conclut son éditorial par un « il est temps d’agir » plus que pertinent.
 
Le phénomène n’est pas nouveau. L’échec des réformes successives, la régression de la place de l’école dans la société, la frilosité des pouvoirs politiques face à l’urgence de la réforme générale audacieuse dont le pays avait et a besoin, avaient déjà bien entamé « le moral des troupes » et la perception du sens du métier.

Il s’est fortement aggravé en 2005 avec la volonté de G. de Robien d’imposer le b-a ba dans tous les CP de France, conseillant aux maires de choisir les manuels de lecture conformes à ses théories réactionnaires et suggérant aux parents de dénoncer les enseignants récalcitrants que l’on n’appelait pas encore les désobéisseurs. Cette période, que j’ai bien connue, mon conflit avec le ministre avait d’ailleurs été fortement médiatisé, a provoqué des drames dans les relations entre l’école et son environnement, et un découragement généralisé chez tous les enseignants engagés dans des recherches pour l’amélioration de la réussite scolaire. Cette période a fortement dégradé le climat dans les écoles sans qu’il y ait eu de grands combats sur les questions de vie scolaire.

Les cinq années qui ont suivi, 2007/2012, ont été catastrophiques. Une accumulation de mesures imposées, une culture du résultat apparent, une superposition de tâches paperassières dont personne ne comprenait l’utilité, un développement organisé de l’autoritarisme avec prolifération des injonctions et des exigences immédiates, avec un système de primes et de sanctions sans précédent, des animations pédagogiques fortement contestées, un encadrement dont les nouvelles promotions ont été rigoureusement formatées, lui-même oppressé, les contrôles incessants, tout a été conçu et mis en place pour détruire l’école. La seule mesure susceptible de donner un peu de bonne conscience aux décideurs et aux exécutants a été l’aide individualisée, qui n’a rien coûté, qui n’a fait l’objet d’aucune réflexion collective qui est condamnée par tous les spécialistes, de tous les bords politique, et qui est « vomie » par tous les enseignants selon une expression trouvée dans le rapport Debarbieux/Fotinos.

Dans le même temps, la souffrance des professeurs de collège n’a fait que croître, même dans les collèges huppés de centre ville. Faiblesse de l’attention des élèves, difficulté de faire cours, contestation, chahut, avec le retour de cette tentation historique de faire le procès de l’amont, l’école primaire qui ne ferait pas bien son travail, mettant en péril les tentatives ponctuelles d’amélioration des rapports école/collège.
 
La souffrance a été exacerbée, en même temps qu’une déception cruelle, une perte complète d’enthousiasme, un scepticisme dévastateur, en constatant à la rentrée que toutes les dispositions d’un système condamné étaient maintenues et souvent renforcées : les programmes, les évaluations, l’aide individualisée, l’animation pédagogique, les injonctions et contrôles… comme si rien n’avait changé. La continuité républicaine que personne n’avait invoquée en 2007, le refus traditionnel de la gauche de « tout ce qui pourrait paraître comme une chasse aux sorcières », et même la volonté de jouer le jeu de la concertation ont aggravé le malaise.

Curieusement, la question de la souffrance est peu évoquée dans les réunions de concertation. Il est vrai que l’on n’en parlait peu jusqu’alors, que les enseignants sont pudiques et n’avouent pas facilement qu’ils sont en difficulté, que la hiérarchie et les représentants syndicaux minimisent le problème pour protéger l’image de leur établissement ou de leur corps, qu’il reste ici ou là des traces d’une infantilisation historique des enseignants.
 
On construit l’avenir, surtout en proposant d’améliorer le présent plutôt que de refonder le système et de prendre à bras le corps les vrais problèmes. Il ne s’agit pas que des moyens et des points d’indice, des avantages acquis et de ceux à conquérir, il s’agit de la vie des enseignants, des parents, des enfants, de la communauté éducative. Il s’agit de la compréhension du sens du métier, de la reconnaissance réelle de la place de l’éducation dans une société en mouvement accéléré, de l’aide nécessaire à la transformation des pratiques, de la mobilisation pour des projets conjugués, du bonheur d’apprendre et d’enseigner.
 

La souffrance des enseignants au cœur de la refondation ? Pourquoi pas ?

En tous cas, qu’elle soit prise en compte vraiment. Il n’y aura pas de refondation sans une confiance retrouvée, sans quelques parcelles d’enthousiasme pour changer l’école et changer fondamentalement ses pratiques.

Dans un contexte de défiance et de mépris, on se replie instinctivement sur des pratiques simples, que l’on fait semblant de croire éprouvées pour se rassurer, on cherche des coupables ailleurs, les enfants qui ne travaillent pas, les parents qui n’assument pas leurs responsabilité, la société et les médias, on détourne, on résiste passivement, on fait le dos rond devant l’autorité, on triche, mais on ne s’engage pas dans la construction du neuf. « L’ancien se meurt mais résiste, le neuf tarde à voir le jour, dans le clair-obscur surgissent les monstres » (Gramsci).
 
Passer, même progressivement de « l’heure/la classe/la discipline/ le prof » à une organisation plus souple, concertée avec un vrai travail d’équipe, des disciplines ancestrales cloisonnées à une vision moderne des savoirs de l’humanité et de l’importance de l’apprentissage de la pensée, d’un fonctionnement scolaro centré à un projet éducatif global territorialisé, nécessitent de la formation, de l’accompagnement… et de la confiance.
Cela ne sera pas le plus mince des enjeux de la refondation
La tâche sera rude car la rentrée, malgré des mesures quantitatives positives et quelques annonces, a été mal vécue.

Source : Educavox