23 octobre 2012

Education-Refondation : Dominer par l'économie ?





L’éducation paraît partout en crise. Les plus grandes écoles se posent des questions non seulement sur l’avenir de l’éducation, mais également sur comment apprendre à l’heure des nouvelles technologies. Comme si leur intégration nécessitait de reposer en profondeur la question de l’apprentissage dans une société qui nous semble toujours plus complexe.

Pourtant, les résultats de l’informatisation à l’école n’ont pas été forcément ceux attendus : comme le soulignait l’année dernière Matt Richtel dans sa série pour le New York Times. Là où il s’est installé, le numérique n’a pas eu d’effet majeur sur les résultats scolaires des élèves. Partout, son intégration pose plus de questions qu’elle n’offre de réponses.


Quand la question économique prime sur la réponse éducative

Nicholas Negroponte, le fondateur du Media Lab du MIT et le promoteur du programme OLPC allait récemment, dans une tribune pour la Technology Review jusqu’à défendre l’apprentissage sans école.

Dans le cadre d’une expérimentation menée en Ethiopie, un pays où la structure scolaire est quasiment inexistante, la fondation OLPC a prêté à des enfants ne sachant pas lire, vivant dans une région sans écoles ni professeurs, des iPad chargés de contenus (et dotés de batteries solaires pour être rechargés)… pour constater (comme l’avait constaté avant lui en Inde Sugata Mitra avec son expérience un trou dans le mur) que les enfants non scolarisés, mais outillés étaient capables de se débrouiller seuls pour apprendre. “Pouvons-nous apprendre à lire à 100 millions d’enfants plus rapidement [et pour moins cher, NDT] que nous le ferions en bâtissant des écoles et en formant des professeurs ? (…) Si les enfants d’Ethopie apprennent à lire sans école, qu’est-ce qu’ils nous disent des enfants de New York qui n’apprennent pas à lire, même avec des écoles ?”

Quand bien même les enfants montreraient qu’ils sont capables d’apprendre à lire par eux-mêmes, est-ce que cela peut justifier de remplacer des politiques éducatives “en dur” par des tablettes ?

La radicalité du propos de Nicolas Negroponte s’explique peut-être par l’échec relatif de l’OLPC. Lancé en 2005 et malgré plus de 2,5 millions d’ordinateurs livrés aux enfants de plus de 40 pays (pour l’essentiel des pays en développement), l’OLPC n’a pas fait la démonstration de son efficacité. Une étude indépendante menée par cinq économistes de la Banque interaméricaine de développement soulignait, début 2012, qu’au Pérou par exemple, le déploiement massif d’OLPC n’avait pas eu les effets escomptés. Après plusieurs années de déploiement, les résultats des élèves n’ont pas été transformés par l’usage de l’informatique.Si la distribution des ordinateurs a eu un effet positif sur les compétences cognitives des élèves (particulièrement sur l’usage des ordinateurs), elle n’a pas eu d’impact significatif sur leurs connaissances scolaires, que ce soit en math ou en espagnol. La conclusion qu’en tiraient les auteurs de l’étude IZA c’est que l’ordinateur seul ne suffit pas à relever le niveau, s’il n’est pas accompagné d’une formation des professeurs et d’une meilleure intégration dans les programmes scolaires.

Mais Nicholas Negroponte a pu faire une autre lecture de ce mauvais bilan. Finalement, si le programme OLPC a eu un impact limité, c’est peut-être parce que les professeurs n’ont pas suffisamment intégré les capacités de ces machines dans leurs enseignements. Pour lui, visiblement, c’est la structure de l’école plus que la machine qui est en cause. Certes, là où il n’y a rien, un ordinateur est une meilleure réponse que le vide. Mais est-ce une réponse bien structurante ? Certes, livrer des ordinateurs ou des iPad coûte moins cher que de payer des professeurs et bâtir des écoles, mais pour quelle pérennité éducative ? J’ai bien peur que Nicholas Negroponte, sous des dehors altruistes, se fourvoie. En tout cas, il piétine les objectifs d’une éducation pour tous promus par l’Unesco depuis nombre d’années, pour qui il n’y a pas d’éducation sans écoles, sans enseignants, sans construction d’une structure éducative adaptée.

A défaut de faire la démonstration de leur apport éducatif, cet exemple montre bien que la question économique est au coeur de la question scolaire et que plus que renouveler l’apprentissage, les nouvelles technologies remettent en question l’économie même de l’éducation… Les TICs offrent une solution d’apprentissage qui n’est pas plus parfaite que l’éducation traditionnelle, mais qui risque bien de déstabiliser en profondeur le modèle scolaire que nous connaissions jusqu’alors, en proposant une offre censée être plus économique (même si Matt Richtel, encore, a montré que les économies n’étaient peut-être pas aussi évidentes que les tenants de l’électronique à l’école l’affirmaient : voir “Education et nouvelles technologies : y croire ou ne pas y croire ?”).

Mooc : de nouvelles infrastructures éducatives ?

Source : Educavox

20 octobre 2012

Education-Refondation : A quand l'entrée dans le XXIe siècle ?




Dans le rapport de la concertation remis au ministre le 9 octobre, le premier chapitre « Pourquoi refonder l’école ? » comprend un paragraphe remarquable, sous le titre « Une école qui peine à entrer dans le 21ème siècle », qui justifie à lui seul l’exigence d’une refondation.
 
On y retrouve des constats et des pistes souvent évoquées sur Educavox. On peut lire pages 19 et suivantes des phrases fortes qui devraient bousculer sérieusement nos schémas et nos certitudes. En voici quelques bribes :
La refondation doit aussi penser l’Ecole dans une vision prospective. La situation sociale, économique, technologique de notre pays évolue et va évoluer plus rapidement encore dans les décennies à venir. L’Ecole doit donc se transformer en lien avec ces mutations actuelles et aussi futures ;

Depuis deux décennies, ce sont d’abord l’enfant, l’adolescent, le jeune et leur contexte de vie qui ont fortement changé, dessinant de nouvelles opportunités…
Plus généralement, on observe des changements majeurs dans la culture juvénile que l’Ecole peine à analyser. Au respect des normes édictées par les adultes se substitue un modèle de transmission moins vertical…
On voit bien pourtant tout le profit que l’institution scolaire pourrait tire à s’appuyer sur les nouvelles pratiques des jeunes notamment en termes de capacités de communication entre pairs, de fabrication de solidarités horizontales et donc de collaboration, de maîtrise des nouvelles technologies.
La concertation appelle l’ensemble des acteurs à une réflexion profonde pour mettre l’Ecole en accord, en harmonie, avec les mutations de fond qui touchent notre société.

Le troisième chapitre « Vers l’école du futur » consacre une page et demie, pas plus, au « numérique, une priorité pour la réussite ». On y relève aussi des phrases fortes et justes :
Parce que notre monde vit une mutation de nature à ce qui s’est passé avec l’imprimerie, parce que toute la société, les sciences ; la vie quotidienne et économiques ont aujourd’hui conditionnées par ces bouleversements, l’Ecole doit aujourd’hui pleinement entrer dans l’ère du numérique...

Tous les domaines de l’éducation sont concernés… 
Tout ceci est de nature à rassurer les progressistes qui pensent que, comme l’avait fait Freinet avec l’imprimerie à l’école, les pédagogues d’aujourd’hui n’ont pas le droit d’ignorer la mutation profonde en marche et de prendre le risque d’une explosion ou de la disparition de l’école. Mais ils n’ont pas le droit non plus de ne l’utiliser que pour l’administration, la gestion, la communication externe ou de se limiter à l’utiliser pour moderniser les apparences sans changer le fond.

Or les propositions qui suivent les constats et analyses sont à l’évidence d’une grande faiblesse par rapport aux enjeux :

Apprendre le numérique avec une loi et un plan « numérique au primaire »

Former au numérique avec des propositions pour la formation des enseignants

Encourager l’autonomie et la créativité des enseignants dans la production de ressources

Mettre en place une politique de recherche

Démocratiser le numérique avec une carte d’aménagement territorial numérique

On cherche en vain la cohérence des premières propositions avec l’exigence d’une vision saine du présent et d’une vision prospective ambitieuse. On sent bien que les auteurs du rapport dans ce domaine se sont retenus pour être en harmonie avec les autres groupes, pour ne pas effaroucher les conservateurs, pour ne pas paraître trop audacieux. 

On cherche en vain la réflexion sur la mise en cause des modèles pédagogiques persistants, par exemple le modèle de la transmission magistrale avec exercices d’application, exercices de contrôle (à ne pas confondre avec l’évaluation), exercices de remédiation (essentiellement de nouveaux exercices d’application avec de nouvelles explications magistrales), re-contrôle, révisions, etc… C’est le modèle pédagogique dominant que certains continuent, envers et contre tout, de considérer comme étant éternel, universel, incontestable.. même quand la majorité des élèves le rejette, qui reste en filigrane dans les propositions.

On cherche en vain la prise en compte des savoirs, des compétences, des représentations initiales des élèves, alors qu’à l’évidence, ils savent utiliser les machines et communiquer sans avoir appris à l’école, ils ont accès à des quantités de savoirs hors l’école qui permettent des gags de plus en plus fréquents d’élèves qui contestent les affirmations des professeurs en se référant à ce qu’ils ont pu voir sur Internet.
 
Osera-t-on dire que c’est la notion même de cours qui va voler en éclats (une heure, une discipline, une classe, un prof), que le professeur posera un problème, ouvrira un dossier, demandera aux élèves de rechercher, de réfléchir, de formuler des hypothèses à partir de ses représentations et de ses savoirs, puis travaillera sur ces apports, en construisant des outils mentaux, en permettant la pensée divergente, en favorisant la construction des savoirs par une démarche active personnelle ?
 
Osera-t-on dire que la notion de classe et celle de discipline scolaire antique voleront aussi en éclats au profit de travail en groupes, de transversalité, de globalité, de priorité à l’intelligence plutôt qu’à la sédimentation provisoire de savoirs impossible à réinvestir, de changement des missions des profs ?

Osera-t-on dire que cette école du futur sera nécessairement ouverte à d’autres publics, que les échanges réciproques de savoirs et les activités intergénérationnelles dans des établissements transformés en maisons des savoirs et de l’éducation tout au long de la vie, comme le propose la Ligue de l’Enseignement, contribueront aussi à la réussite scolaire ?

Et si l’on n’ose pas, pourra-t-on vraiment parler de refondation ?

Source : Educavox.