10 décembre 2012
Refondation de l'école : dans quel but ?
Un article, dans le Nouvel Obs de cette semaine, signé Abdelmajid Arbouche (Doctorant à Paris IV Sorbonne) fait une analyse inquiétante sur l’école, qui fait écho aux inquiétudes et coups de gueule de Pierre Frakowiak ici sur Educavox (1)... Il me semble qu’il se dit actuellement des choses dangereuses, qu’il ne faut pas laisser passer. Pierre trouve que la base ne réagit pas assez et ne sait pas se faire entendre... Alors, voici une petite pierre pour bousculer l’inertie..
Le propos d’Arbouche est résumé dans la conclusion de son article : Si l’on veut promouvoir une école de qualité et de réussite, il faut par-dessus tout éviter d’en faire un instrument de lutte contre l’inégalité sociale.
Et à quoi d’autre pourrait-elle servir, je vous le demande ?
Et que peut signifier le titre de cet article "Rescolariser l’école" ? Ou cette formule bizarre : "placer l’école au centre de l’école" ?
Personnellement, je sens dans cette dernière formule comme des relents écœurants du fameux "placer les savoirs au centre de l’école" de sinistre mémoire. Ce sont des propos comme ceux-là qui vont faire capoter les espoirs de refondation : même si ce n’est sans doute pas le sens que lui donne l’auteur, re-scolariser l’école, cela sera compris comme ré-enfourcher les dadas Brighelli, et autres Marc Le Bris. Et que font les programmes 2008 sinon précisément scolariser à plein l’école (cf. "la récré est finie" des propos ministériels dès 1985), au sens le plus péjoratif de terme "scolariser".
En fait,il est facile de repérer où ce raisonnement se retourne contre son auteur, dont je ne pense pas qu’il souscrive sincèrement à cela. Quand il affirme : "Est-ce le rôle de l’école que de lutter contre les inégalités sociales ?", il présente une interprétation parfaitement fausse des relations entre l’école et ces inégalités.
L’école n’a évidemment pas à lutter contre les inégalités sociales : comment le pourrait-elle ? Et il n’a jamais été question que ce soit là son objectif. En revanche, elle a à lutter contre les inégalités de réussite scolaire liées aux inégalités sociales, ce qui est notablement différent. Une école, qui a besoin que la famille des enfants soit socialement et intellectuellement aisée pour que ceux-ci réussissent, est une école conçue pour que la société surtout ne change pas.
Or, c’est justement, parce que la société est bâtie sur des inégalités sociales, que l’école doit exister : il y a des enfants qui n’ont que l’école pour s’en sortir, et c’est pour eux qu’elle est là. Il faut bien comprendre qu’en toute logique, aucune raison ne peut justifier qu’un enfant qui vit dans un milieux socialement défavorisé ait plus de difficultés scolaires qu’un autre. Voir dans ce lien une évidence est pure aliénation.
Certes, l’école, pour mille raisons, se doit de travailler avec les parents, mais cela ne veut surtout pas dire qu’elle a besoin d’eux pour faire son travail. Et les collègues qui se plaignent de ce que tous les parents ne peuvent pas aider leurs enfants dans leurs devoirs du soir ont une cécité de logique bien désolante. Que dirait-on d’un peintre en bâtiment qui se plaindrait de ce que les clients ne sont pas tous capables de passer la seconde couche, indispensable à la solidité du travail ?
Que des parents qui le peuvent puissent aider leurs enfants dans leur travail scolaire, c’est évidemment un plus, mais tellement injuste, qu’il doit être mis à la disposition de tous les autres et qu’il est hors de question que l’école puisse s’en servir autrement qu’à mettre en place des moyens permettant à TOUS LES ENFANTS DE LA CLASSE de bénéficier des apports culturels de certains parents.
Déjà, par son pouvoir de mélanger les classes sociales (pouvoir assez mis à mal par les mentalités actuelles et qu’il faut donc absolument protéger politiquement), l’école peut minorer considérablement les effets pervers des différences sociales.
Mais, son vrai rôle va beaucoup plus loin : c’est que l’enseignant sache prendre en compte les savoirs-déjà-là des enfants — ils en ont tous. Or, pour la majorité d’entre eux, ils les ignorent ; quand, par hasard, ils les connaissent, ils les méprisent un peu et leur but est plutôt de les faire oublier pour mettre à leur place les tables de multiplication, la conjugaison du passé simple et la liste des Capétiens directs.
Ce n’est pas "à la place", c’est "avec", et dans une relation de mutuel enrichissement ; je dis bien "mutuel" car, sans les savoirs de la vie, ceux de l’école sont abstraits et vides de sens. Pour tous ceux dont les savoirs sont sans rapport apparent avec ceux de l’école, le métier d’enseignant consiste donc, en prenant appui sur eux et en les valorisant, de rendre possible une évolution enrichissante pour tous, vers ceux des programmes.
C’est cela que les enseignants doivent apprendre à faire : ce n’est ni évident, ni facile. Les savoirs à maîtriser officiellement ne sont pas les seuls à maîtriser et la bonne école de F. Dubet que cite l’auteur a pour tâche au contraire de faire en sorte que les élèves puissent, en ajoutant les savoirs scolaires à ceux de leur expérience quotidienne, si éloignés que soient ceux-ci de ceux-là, se construire une culture personnelle facteur d’intégration sociale et de liberté.
Si la formation n’intègre pas cette caractéristique essentielle au métier, si elle continue de s’empêtrer dans des considérations de niveau de recrutement sans poser la question des contenus, il y a de quoi s’inquiéter comme Pierre :
J’observe que dans le clair-obscur des débats, personne (même parmi mes grands amis concernés) ne parle de l’adéquation des pratiques pédagogiques de la formation elle-même – mais, c’est comme pour l’école, pourquoi changerait-on quelque chose qui ne marche pas ? – avec les pratiques de l’école du futur. Personne ne parle de l’articulation pratique / théorie que l’on ne sait pas exploiter sérieusement. On juxtapose toujours stage dans une classe avec un prof et cours théorique essentiellement disciplinaire alors que l’on doit former au travail d’équipe et à l’analyse des pratiques. La pédagogie de résolution de problèmes appliquée aussi bien à la formation des maîtres qu’à la pratique pédagogique en classe, qui pourrait être une solution, avec une réforme des contenus (sociologie, philosophie, histoire de l’éducation et des disciplines, anthropologie…) est très éloignée des porteurs d’une culture exclusivement disciplinaire..
Pourquoi vouloir former au travail d’équipe et à l’analyse des pratiques pédagogiques, sinon pour que l’école soit plus efficace ? Et que peut signifier "être efficace" pour l’école, sinon "être capable d’éviter les inégalités de réussite scolaire qu’engendrent les inégalités sociales" ? Apparemment, cela ne paraît déjà pas évident à tous, mais si, comme le demande l’article cité, on commence par séparer la question scolaire de la question sociale, alors, là, c’est à toute allure que la refondation va fondre... Pire que la banquise ! Et ça n’aura rien à voir avec le réchauffement climatique.
Source : éducavox.
29 novembre 2012
Refondation : La farce pour dindons a un goût rance
Dindons: La refondation de l'école est-elle une farce ?
Leur hantise: que la refondation de l'école tourne à la farce et que ce soit une nouvelle occasion manquée. Leur nom: le collectif des dindons.
Leur but: dire au ministre Vincent Peillon que les enseignants ont des idées pour changer l'école. Et que la refondation ne peut se faire sans eux.
Le mouvement des dindons s'est fait connaître en lançant une pétition sur internet début novembre. Elle compte déjà à ce jour 4 548 signataires - tous des professeurs des écoles.
"Monsieur le Ministre, vous avez l'ambition de refonder l'Ecole, c'est une noble idée, pleine de promesses", commence le texte, "cependant, au fils des jours, nous nous rendons à l'évidence: les principaux concernés, les élèves, leurs parents et les enseignants ne sont pas pris en considération".
Plus précisément, le collectif reproche au ministre de ne pas prendre les choses dans l'ordre et de commencer par la réforme des rythmes scolaires comme si c'était la clé de tout - Vincent Peillon a annoncé le retour à la semaine de quatre jours et demi dès la rentrée 2013.
"La refondation de l'Ecole primaire ne peut se résumer à une réorganisation des rythmes scolaires, surtout si ces nouveaux rythmes n'allègent en rien la semaine scolaire des élèves !", avertissent les dindons.
Ils font allusion à la proposition, actuellement en discussion, d'instaurer trois heures de classe le mercredi matin et de ramener la journée scolaire de six heures à cinq heures. Mais comme les enfants resteraient tout de même à l'école jusqu'à 16 heures 30, on rajouterait dans la foulée une demie heure d'aide aux devoirs assurée par les enseignants, la demie heure suivante d'activités diverses étant confiée aux communes.
"Les enseignants seront-ils les seuls à porter cette refondation ?, s'insurgent les dindons, ils verront leur semaine de travail alourdie, leur pouvoir d'achat diminué, tout en sachant que cela ne résoudra pas les difficultés. C'est inacceptable."
Le collectif demande "l'abandon immédiat" de cette mesure. Et fixe ce que devraient être, selon lui, les priorités de la refondation:
- l'allègement des programmes scolaires,
- la baisse des effectifs par classe,
- la remise en place des RASED (les réseaux d'aide aux élèves en difficultés largement démantelés ces dernières années)
- une meilleure prise en charge des élèves handicapés avec la pérennisation des Auxiliaires de Vie Scolaire (AVS, des emplois précaires) et l'ouvertures de classes spécialisées.
Ils demandent aussi une revalorisation du statut de Professeur des Ecoles, des journées de décharge pour les directeurs d'école (dans les établissements comptant moins de quatre classes, ils n'en ont aucune) et des postes pour les aider (les Emplois de Vie Scolaire dits EVS, des précaires aussi).
Pour en savoir plus, nous avons contacté Dindon 35 par téléphone. Dindon 35 souhaite rester anonyme non par parano mais parce que le mouvement des gallinacés ne veut pas de portevoix. C'est une professeure des écoles travaillant en zone rurale, en Ile-et-Vilaine.
Comment est né le mouvement ? "Nous étions quelques enseignants de primaire à nous croiser sur des forums, explique Dindon 35, on trouvait tous que dans la refondation, on n'avait pas vraiment droit à la parole. On a alors décidé de se fédérer pour faire comprendre au ministre qu'on est là et qu'il doit écouter les retours du terrain. Nous n'avons pas envie qu'encore une fois, les changements se fassent sans nous".
Le nom de dindons ? "C'est venu tout seul, comme une évidence. Mais attention: nous ne sommes pas contre les changements. Simplement, il ne faut pas se précipiter comme le fait le ministre sur les rythmes scolaires alors que les collectivités ne sont pas prêtes, que les parents eux-mêmes doivent s'organiser. Sur cette question, il faut un travail de fond".
La concertation menée cet été n'aurait donc servi à rien ? "Elle a été très inégale selon les départements, regrette Dindon 35, tout le monde n'était pas toujours invité".
Et les syndicats dans tout ça ? "On ne veut pas du tout prendre leur place, poursuit notre gallinacé d'Ile-et-Vilaine, ils font leur boulot en négociant avec le ministère, on est plutôt là pour les seconder. Et la base doit se faire entendre".
A la fin, Dindon 35 s'est excusé auprès d'autres dindons dont ils ont pris le nom, nés dans le sillage du mouvement des pigeons. Ces gallinacés-là - we are not #dindons -, des personnels de maison, avaient lancé une pétition à la mi octobre contre le projet du gouvernement de taxer les emplois à domicile. Depuis le projet a été abandonné.
Nos dindons de la refondation rêvent d'un tel succès. Et glougloutent en attendant.
Précision (le 13/11/2012, à 23.30): au delà des professeurs des écoles, les dindons de l'éducation me demandent de préciser que la pétition est ouverte à toute personne se sentant concernée - parents d'élèves, retraités, etc...
Source : libération.fr
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